9 Dépendants phrastiques et infinitivaux

9.1 Complémenteurs / prépositions sémantiquement pleins versus sémantiquement vides

Contrairement au schéma d'annotation du French Treebank, le schéma en dépendances de surface uniformise le traitement des prépositions, que celles-ci introduisent un groupe nominal, une infinitive ou une phrase. Ainsi, en surface une préposition domine-t-elle toujours la tête du syntagme qu'elle introduit. De la même manière, un complémenteur est toujours en surface le gouverneur du verbe de la phrase ou de l'infinitive qu'il introduit.

En représentation profonde, on introduit une modification liée au statut sémantique des prépositions et complémenteurs : les complémenteurs et prépositions sémantiquement vides sont "court-circuités" (peu importe que leur complément soit nominal, phrastique ou infinitival). Cela concerne le complémenteur que, systématiquement considéré comme vide, et certaines occurrences de à et de.

Les complémenteurs et prépositions sémantiquement pleins (comme par exemple lorsque ou sous) sont inchangés en représentation profonde.

Comparez par exemple le traitement de de dans l'exemple (197) où il est préposition régie, versus le traitement de de dans l'exemple suivant, où il est sémantiquement plein (196) :

  1. Paul regarde la mer de son balcon

9.2 Dépendants infinitivaux

9.2.1 Explicitation du sujet final des infinitifs

Un des points centraux du schéma d'annotation en dépendances profondes est l'explicitation du sujet final des verbes non conjugués (infinitifs et participes). C'est bien une particularité des infinitifs et des participes qu'un de leurs arguments ne soient pas localement exprimé. Cet argument est systématiquement le sujet final de l'infinitif ou du participe, mais peut correspondre à une fonction canonique autre que le sujet, pour peu que l'infinitif ou le participe apparaisse dans une diathèse non canonique. En effet, les changements de diathèse s'appliquent de manière régulière que le verbe soit conjugué ou pas.

On trouve donc que l'argument non exprimé localement d'un infinitif peut correspondre, selon la diathèse de l'infinitif, à son sujet canonique, son object canonique etc... Par exemple, l'argument manquant de l'infinitif correspond à un sujet à la fois final et canonique dans le cas d'un infinitif actif (197) mais il correspond à un sujet final et objet canonique dans le cas d'un infinitif passif (199).

La régularité sous-jacente est bien que cet argument non exprimé localement est le sujet final de l'infinitif. C'est pour capturer cette régularité, et la régularité des changements de diathèse que le verbe soit conjugué ou pas, que l'on a introduit les notions de fonctions finales versus canoniques, de manière orthogonale à la notion de dépendance de surface versus dépendance profonde.

Donc par exemple dans le cas d'un infinitif passif (199), la dépendance profonde entre l'infinitif et son argument non exprimé localement porte un label suj final et obj canonique.

Consignes pour l'explicitation du sujet final des infinitifs

On explicite le sujet final de l'infinitif, ainsi que sa fonction canonique, dans le cas où il est exprimé au sein de la phrase, sans ambiguïté d'après le contexte (éventuellement le contexte des phrases précédentes) : cela couvre les cas de contrôle obligatoire (comme en 197, 198, 199) et de contrôle arbitraire (comme en 203, 204).

Infinitives gouvernées par un verbe (via complémenteur à ou de, ou préposition régie à ou de)

Contrôle obligatoire : il s'agit des cas où le verbe (verbes à contrôle, verbes de perception, verbes à montée) impose lequel de ses compléments est le "contrôleur", i.e. le sujet final de l'infinitif.

Par exemple, rêver est un verbe à contrôleur sujet : son sujet est le sujet final de l'infinitive.

  1. Paul rêve de partir

Alors que pousser est un verbe à contrôleur objet : son objet (ci-dessous Jules) est le sujet final de l'infinitive.

  1. Paul pousse Jules à partir

On a vu plus haut que l'infinitif peut être dans une diathèse non canonique, mais c'est toujours le sujet final de l'infinitif qui est non local en surface, et donc explicité en syntaxe profonde : ci-dessous Paul est sujet final et objet canonique de embauché.
  1. Paul souhaite être embauché par cette société

Mais il est important de noter que la propriété lexicale définissant quel complément du verbe à contrôle est le contrôleur s'exprime en revanche en termes de fonction canonique et pas de fonction finale: ainsi par exemple pousser est bien un verbe à contrôleur objet mais plus précisément "à contrôleur objet canonique". A l'actif, c'est l'objet final et canonique de pousser qui est le sujet final de l'infinitive (cf. 198), mais lorsque pousser est au passif, c'est son objet canonique mais sujet final qui est le sujet final de l'infinitive :

  1. Jules a été poussé par tous à partir

La distinction dans la REPRSYNTPROF entre verbe à contrôle, verbe à montée, verbe de perception tient à la fonction portée par l'infinitive. Mais à noter que le fait que le verbe à montée ne sélectionne pas son sujet (i.e. le sujet (ou objet) du verbe à montée n'est pas un argument sémantique du verbe à montée, alors qu'il l'est pour un verbe à contrôle) n'est pas capturé dans la REPRSYNTPROF, d'où la représentation en (201). Cela dit, on peut du coup avoir un verbe à montée sur une diathèse impersonnelle, alors le sujet explétif il n'est pas conservé en dépendances profondes (comme tous les Il explétifs) (202).
  1. Laurent semble avoir été maltraité

  2. Il doit encore arriver 3 coureurs

Contrôle arbitraire (voir Bashung, 96 pour le français) : il s'agit de cas où le sujet de l'infinitif, s'il est exprimé, ne peut pas être déterminé structuralement ou fonctionnellement de manière systématique. C'est le cas en particulier pour les infinitives sujet (exemples de Bashung 96) :

  1. Jean1 pense que 1fumer est dangereux pour sa santé

  2. Jean1 a disputé Marie2, il pense que 2fumer est dangereux pour sa santé

  3. Jean1 pense que Xfumer est dangereux pour la santé. => sujet non exprimé

Infinitives gouvernées par un nom (via préposition régie à ou de)

Il s’agit de certains noms prédicatifs, où un des compléments du nom est syntaxiquement forcément le sujet (final) du VINF :

  1. le refus des policiersi de perquisitionneri

  2. la volonté des adhérentsi d'iêtre entendus
  3. L’obligation de/pour Pauli de ipartir

Dans le cas où le contrôleur est un complément du nom, introduit par de, on peut avoir une réalisation du complément via un déterminant possessif 209:

  1. leuri volonté d' iêtre entendus…

Infinitives gouvernées par un adjectif (via préposition régie à ou de)

Entrent dans le champ du contrôle obligatoire : certains adjectifs construits avec une infinitive ont la propriété lexicale que le sujet (final) de l'infinitif est forcément le sujet canonique de l'adjectif :

  1. Les gensi enclins à se iplaindre => gens est le sujet de se plaindre, et le à est court-circuité :

  2. Les voyageursi contents d' iêtre acheminés à bon port => voyageurs est le sujet final et objet canonique de acheminés, et d' est court-circuité

Infinitives gouvernées par préposition non régie

A priori on n'a jamais de phénomène de contrôle syntaxique obligatoire au sens strict : c'est l'interprétation qui permet d'inférer le sujet de l'infinitif dépendant d'une préposition (forte).

Pour la préposition pour, la position du sujet de l'infinitif varie selon les emplois, cf. les exemples suivants (Cadiot, 1990):

Pauli était sorti pour isouper.

Je vousi paie pour vous ioccuper de mes enfants.

Elle a donné son enfant à une vieille damei pour le iramener au pays.

J’indiquais la voiture à la femmei de chambre pour s’y idébarrasser de ses paquets.

Mais pour certaines prépositions, comme "sans", "avant (de)", "après", "au lieu de", on a une tendance massive à avoir le sujet (final) du V modifié par la prep comme sujet (final). On a d'ailleurs une difficulté à forger des exemples où le sujet de l'infinitive ne serait pas le sujet du V que modifie la prep.

La lunei a enchanté les badaudsj, avant de i/*jrentrer

*La lune a enchanté les badauds, sans la voir.

Mais on peut citer un beau contre-exemple tiré du FTB avec après :

Un petit nombre de produits verront leur prixi plafonnés, après iavoir été multipliés par 2

9.2.2 Explicitation de l'objet des infinitifs (tough movement)

On a également les constructions infinitives à objet manquant ("tough movement" (Kayne, 75), Huot, 81 pour le français), où c'est toujours l'argument "sujet" de l'adjectif qui est objet de l'infinitif, et ce quel que soit le type de réalisation de surface du sujet de l'adjectif (cf. les exemples de Bonfante et al., 2011):

  1. Un livre difficile à lire
  2. Ce livre passe pour difficile à lire

  3. Je trouve ce livre difficile à lire
  4. Difficile à lire, ce livre n'est pas à conseiller à tout le monde
Il est cependant important de noter que la représentation en syntaxe profonde obtenue présente une divergence structurale avec la sémantique : en effet dans le cas de construction à tough adjective, on obtient deux arguments syntaxiques pour l'adjectif (son sujet, et un a_objet), alors que sémantiquement l'adjectif a un seul argument sémantique, dont la tête est l'infinitif, ce qui peut se représenter grossièrement par : difficile(lire(livre))
On a là comme pour les constructions à attribut de l'objet une divergence entre syntaxe (profonde) et sémantique.

9.2.3 Fonctions portées par les infinitives

Objets directs sans complémenteur

  1. Paul pense partir

Objets directs avec complémenteur

Repérés car alternant avec un complément nominal direct (Paul promet de partir / Paul promet (*de/ ø) cela).

Rappel : Le FTB étiquette dans ces cas le complémenteur comme une préposition. La distinction entre le cas alternant avec cela et le cas alternant avec de cela ou à cela est faite au niveau de la fonction : obj (217) au lieu de de_obj (219) ou a_obj (220 et 221).

Pour la représentation profonde, on explicite le sujet de l'infinitif, et on court-circuite les complémenteurs à et le de.

  1. Paul promet de partir

  2. Il arrive à tout le monde de faire des erreurs => on a ici une diathèse impersonnelle (cf. section 3.4 Changement de diathèse impersonnel versus tournure impersonnelle). L'infinitive est objet final mais sujet canonique (et le "de" l'introduisant est court-circuité). Le sujet de l'infinitif est ici le a_obj du verbe arriver.

Infinitives complément indirects

  1. Paul rêve de partir
  2. Paul veille à être entendu de tous
  3. Paul songe à partir

Modifieurs prépositionnels infinitifs

NB: dans le cas où il n'y a pas contrôle obligatoire, on choisit d'annoter le sujet de l'infinitif lorsqu'il est effectivement exprimé ailleurs dans la phrase, et s'il n'y a aucune ambiguïté quant à l'interprétation.

  1. Paul dort pour rêver

9.3 Dépendants phrastiques

Pour les phrases introduites par un complémenteur, le complémenteur est tête de la subordonnée en représentation de surface.

En représentation profonde en outre, les complémenteurs que et si sont systématiquement "court-circuités" : c'est le V de la subordonnée qui est tête. La différence sémantique introduite par si est gérée par un trait sur l'interrogative (cltype=int).

9.3.1 Phrases arguments ou ajouts de verbes

Phrase objet direct : complétives et interrogatives indirectes

Les objets directs phrastiques sont soient des complétives en que, soient des interrogatives indirectes.

  1. Paul promet qu’il partira
  2. Paul demande si Pierre doit partir

De la même manière, les interrogatives indirectes avec syntagme antéposé ont pour tête le verbe de l'interrogative, et celui-ci porte un trait cltype=int :

  1. Paul demande à qui ils ont prêté son livre
  2. Paul ne sait pas pourquoi il doit partir
  3. Choisis qui tu veux
  1. Il demande où aller
  2. Ça explique pourquoi il est parti

Phrase sujet

  1. Que Paul parte surprend tout le monde.

Compléments indirects phrastiques

Apparaissant soit avec un tour de ce que, soit sans préposition, mais repérables car alternant avec SP nominaux (cf. par exemple Paul rêve qu’il part / Paul rêve de la lune)

Attention, même dans le cas sans préposition, l'alternance avec de cela implique la fonction de_obj et pas obj

  1. Paul rêve qu’il part => la complétive est indirecte (fonction de_obj), et le qu' est court-circuité

Ajouts phrastiques

Dans le cas d'ajouts phrastiques, c'est le complémenteur qui est la tête. Le verbe qu'il introduit en dépend avec l'étiquette obj.cpl.

  1. Paul rit parce qu’il a compris
  2. Quand Paul rit, Pierre sourit

9.3.2 Dépendants phrastiques d'adjectifs

De la même manière que pour les verbes, une complétive en que est notée de_obj si elle alterne avec un de+nom : Ils sont conscients (que cela a assez duré / de cela)

  1. Ils sont conscients que cela ne peut durer

Pour l'adjectif tel, dans le cas tel que P, le que P alterne avec un SN et pas un de SN (il est tel qu'on le connaît / il est tel le phénix qui renaît de ses cendres). On privilégie une annotation capturant la sémantique comparative : le que P est noté arg.comp (et le que est court-circuité) (voir également Section 14).

  1. Une crise telle que nôtre société la connaît

Et en représentation profonde, on court-circuite le complémenteur que.

9.3.3 Dépendants phrastiques d'autres catégories

On peut avoir des phrases complément de noms. Dans le cas où le que P alterne avec un de SN, on utilise la dépendance dep.de (de la même manière que pour les de SN dépendant d'un nom, cf. Section 5.2) :

  1. L'idée qu'il puisse disparaître est impensable

On peut également avoir des phrases compléments d'adverbes, en particulier comparatifs (voir Section 14).