3 Changements de diathèse

Dans cette section nous détaillons la représentation des différents changements de diathèse traités dans la REPRSYNTPROF comme des "redistributions" des fonctions canoniques.

On rappelle (cf. Section 1.2.2) que seuls les changements de diathèse marqués morpho-syntaxiquement (par un auxiliaire, un clitique se etc...) sont traités. Les alternances non marquées comme l'alternance locative par exemple donnent lieu à 2 sous-catégorisations canoniques distinctes. Ainsi par exemple Paul charge le camion d'oranges et Paul charge les oranges dans le camion n'a pas une représentation unifiée dans le REPRSYNTPROF, la neutralisation étant à faire en représentation sémantique ou lexicale.

NB: dans cette section, par souci de lisibilité, on choisit parfois de ne pas noter les dépendances uniquement surfaciques (rouges). Les dépendances vers les déterminants sont également omises.

3.1 Passif

L’auxiliaire du passif est dépendant du participe (relation aux.pass) :

Le complément introduit par la préposition régie par ou de porte la fonction p_obj.agt:suj.

  1. Paul est apprécié de tous
  2. Paul est félicité par tous
On utilise également la fonction p_obj.agt pour le cas particulier du verbe contenir au passif : Le médicament contient un excipient / l'excipient (est) contenu (??par / dans) le médicament.
  1. Les composants contenus dans ce médicament

Le passif impersonnel est traité dans Section 3.4.

3.2 Vrai réfléchi et réciproque

Dans toute la suite on note clitique SE l'ensemble des formes du paradigme me, te, se, nous, vous, se, quelle que soit leur valeur grammaticale.

Cette section traite du cas où SE marque une construction à sens réfléchi ou réciproque (voir Section 4.2.6 pour un récapitulatif des différentes valeurs de SE, et voir Candito, 2013 pour le guide spécifique pour l'annotation du SE). Dans la suite de cette section on parle de "réfléchi" pour le sens réfléchi ou réciproque.

Bien qu’il y ait des arguments pour considérer le réfléchi comme un changement de diathèse (en particulier l'interaction avec l'impersonnel ou le causatif indique que le réfléchi est intransitivant), par souci de simplification on ne représente pas ici le réfléchi comme un changement de diathèse.

On a en syntaxe de surface le SE réfléchi ou réciproque qui porte une fonction finale obj ou a_obj. Dans la représentation profonde, la dépendance portée par le SE est déplacée pour pointer vers le sujet final (ce qui donne formellement un multi-graphe), sauf dans le cas d'interaction avec le causatif (traité dans la Section 3.3)

Les distinctions sémantiques entre réfléchi et réciproque ne sont pas explicitées.

  1. Paul se lave
  2. Les enfants veulent se parler
Le réfléchi peut interagir avec l'impersonnel (comme dans Il se lavait à cette fontaine un pauvre gars sans le sou) mais on n'a aucune occurrence dans le corpus.
Le réfléchi peut aussi interagir avec le causatif.

3.3 Causatif

On suit l'annotation du FTB où le verbe faire plus infinitif est considéré comme un verbe complexe causatif. La conversion en dépendances de surface donne faire comme un auxiliaire (aux.caus) gouverné pour l'infinitif.

En dépendances profondes, l'auxiliaire est transformé en un trait de diathèse sur l'infinitif, et les fonctions canoniques sont explicitées. Le causatif a la particularité d'introduire un argument causateur supplémentaire : un verbe à n arguments à l'actif aura n+1 arguments au causatif.

Pour les redistributions causatives simples, l'argument causateur est toujours le sujet final du verbe au causatif. On note argc la fonction canonique de cet argument causateur.

On a une redistribution possible pour un verbe employé intransitivement, et deux redistributions possibles pour un verbe employé transitivement :

  • diat=causi : { argc ==> suj + suj ==> obj }, (exemples 7, 8)
  • diat=caust : { argc ==> suj + obj ==> obj + suj ==> par_obj }, (exemple 9)
  • diat=caust : { argc ==> suj + obj ==> obj + suj ==> a_obj }, (exemple 10)
  1. Paul fait entrer Marie
  2. Paul fait parler les enfants à leur mère

Dans le causatif d'un transitif, le sujet initial du transitif est soit a_obj soit p_obj.agt (trait diat=caust dans les 2 cas) :

  1. Paul fait balayer la cour par les recrues
  2. Paul fait lire le livre aux enfants

Il existe des contraintes complexes sur la combinatoire des différents arguments syntaxiques d'un verbe au causatif, sur le placement des clitiques, sur le choix du causatif en par versus le causatif en à etc... (voir Tasmowski, 1984 par exemple).

3.3.1 Analyse des constructions en "se faire" + infinitif

Le causatif peut ne peut pas interagir avec le passif en français, ni avec l'impersonnel. Il peut cela dit interagir avec le réfléchi, ou plus généralement avec un clitique se.

On peut avoir le placement du "se" devant l'infinitif, qu'il s'agisse d'une interaction du causatif sur un vrai réfléchi (11), sur un réfléchi intrinsèque (12), ou sur un se-moyen (13). Mais il s'agit de tournures pour le moins rares, et en tous cas absente du corpus visé.

  1. La direction a fait s'acheter le dernier macintosh à tous les élèves
  2. La suite des évènements les a fait s'apercevoir de leur erreur
  3. La crise fait se vendre ces kits comme des petits pains

Une autre interaction est par contre relativement fréquente au sein des causatifs (6 occurrences sur les 34 occurrences de causatif dans le corpus Sequoia), avec le clitique se apparaissant sur l'auxiliaire causatif faire.

On a un cas analysable comme le réfléchi s'appliquant sur un complexe causatif, comme dans la paire suivante :

  1. Le juge fait rembourser les victimes par l'assurance
  2. Les victimes se font rembourser par l'assurance

On analyse 15 comme si un réfléchi s'appliquait sur un complexe causatif. Sémantiquement, on a bien le sens de la diathèse causative : le sujet final cause partiellement l'éventualité décrite par l'infinitif, qu'il s'agisse d'un sujet animé volitionnel (en 15 on interprète que les victimes agissent volontairement pour obtenir le remboursement), ou bien d'un cas non volitionnel mais qui reste causal (par exemple en 12 où l'on a un causatif sur un réfléchi intrinsèque, le sujet final la crise n'est pas volitionnel mais bien interprété comme la cause de la prise de conscience).

Mais la construction se + faire + infinitif, largement étudiée (voir Veecock, 2008 pour une revue) est également utilisée pour des cas où le sujet final du complexe causatif ne peut pas clairement être analysé sémantiquement comme ayant causé la situation, comme par exemple en (16).

  1. Il s'est fait voler son poste de radio (bien malgré lui) (Blanche-Benveniste, 2007, citée par Veecock, 2008)

En 16, le sujet il n'est clairement pas volitionnel (mais on vient de voir que cela n'est pas une condition nécessaire de la construction causative). L'important ici est qu'il n'est pas clair qu'il soit considéré comme causal, i.e. comme un "responsable malgré lui".

C'est plus net avec des infinitifs sémantiquement négatifs pour leur sujet comme frapper, violer etc... où on n'a aucune interprétation de causalité.

  1. Paul s'est fait tabasser en bas de chez lui

On choisit de considérer ces cas non causaux comme une construction spécifique, ne mettant pas en jeu la redistribution causative (on retient comme critère pour le causatif qu'il y ait une sémantique de causalité, qu'elle soit ou non volitionnelle).

On fait une distinction binaire entre 15 où le sujet final est l'argument causateur (argc) et 17 où il ne l'est pas. Dans les cas d'un sujet (final) animé, on le marque argc uniquement si la causalité est indubitable. Ainsi en 18, on ne peut pas établir clairement que l'orateur est responsable. Idem pour 17 et pour 16, analysés sans argument causateur : le sujet final est directement considéré comme l'objet canonique de l'infinitif.

  1. L'orateur s'est fait huer par le public
  • On analyse par contre comme un causatif + réfléchi l'exemple 15, ainsi que les deux exemples suivants:

  1. Paul se fait vomir
  2. Les ouvriers se font payer leur salaire par le contremaitre

3.4 Changement de diathèse impersonnel versus tournure impersonnelle

Un clitique il non référentiel est systématiquement considéré comme vide, et donc absent de la représentation profonde.

Mais on doit distinguer :

  • un changement de diathèse "impersonnel" ou "impersonnel passif" : repéré parce que le verbe, dans le même sens, alterne avec une construction non impersonnelle

    • impersonnel (actif) : il semble évident qu'il s'agit d'un faux => qu'il s'agit d'un faux semble évident

    • passif impersonnel : il vous est demandé de régler le problème => régler le problème vous est demandé

  • une "tournure impersonnelle" : n'alternant pas avec un équivalent non impersonnel

    • il pleut

    • il s'agit d'un faux

    • il (me) semble que c'est un faux => *que c'est un faux (me) semble

Dans les deux cas, le il ne fait pas partie de la sous-catégorisation canonique du verbe (il n'a pas de fonction canonique (en pratique elle est notée "_").

Mais dans le premier cas, l'objet final est sujet canonique, et le V porte un trait de diathèse impers (cf. 21, 22, 23) ou "passif_impers" 24.

  1. Il arrive un train
  2. Il est impossible d’arriver à l’heure
  3. il n'est pas nécessaire que vous veniez
  4. Il a été décidé de maintenir la gratuité

Pour les tournures impersonnelles au contraire, (par exemple avec pleuvoir, falloir, s’agir), on n'a aucune redistribution, l’objet final éventuel est également l'objet canonique. On a simplement suppression en syntaxe profonde du il explétif : on considère que le verbe n'a pas de sujet canonique (cf. les arguments syntaxiques profonds sont forcément sémantiquement plein).

  1. Il pleut
  2. Il faut ajouter neuf candidats
  3. Il en va de_même pour les étudiants

3.5 Se Moyen

Il s'agit d'une construction productive, pour tout transitif à sujet canonique agentif.

Syntaxiquement : le sujet final correspond à l’objet canonique ; le sujet canonique n’est pas exprimable ; le verbe porte un se

Sémantiquement : le sujet canonique est interprétable (il existe un participant même si non exprimé, dont l’interprétation est résolvable en contexte, ou la plupart du temps générique comme en (28) ou en (29) où il y a forcément des gens qui échangent des milliards). Zribi-Herz (82) repère deux sous-types sémantiques du moyen :

  • propriété générique de l’objet canonique (sujet final)

  • processus (évènement non ponctuel)

  1. Le carpaccio se mange avec du citron
  2. Des milliards s’échangent en ce moment même sur la planète

On peut avoir un moyen impersonnel, en particulier avec la sémantique de processus :

  1. Il se dit bcp de choses là-dessus dans les ministères concernés

3.6 Se Neutre

Comme dans la construction moyenne, un transitif apparaît avec son objet canonique en position sujet, et un clitique SE. Mais dans le cas du neutre, l’agent (sujet canonique) n’est pas interprétable, l’aspect ponctuel est possible. Par exemple en (31), on ne peut pas spécialement interpréter que quelqu'un ou quelque chose a cassé la branche.

Le neutre est possible pour une classe sémantique de verbes bcp plus restreinte que pour le moyen (aspect inchoatif).

On considère cependant que la différence entre se-neutre et se-moyen est d'ordre sémantique, et elle n'est pas désambiguisée dans la REPRSYNTPROF.

On a dans les deux cas le sujet final qui est objet canonique. Le sujet canonique est absent (soit qu'il ne soit pas interprétable (se-neutre) soit qu'il le soit (se-moyen), mais systématiquement non réalisé car non réalisable syntaxiquement.

  1. La branche s'est finalement cassée

Parmi les verbes admettant le se-neutre, certains peuvent également se construire sans le SE comme en (32). Mais dans ce cas, comme nous ne retenons que les redistributions marquées, on considère que le verbe est dans une sous-catégorisation canonique, et son sujet final est son sujet canonique, le lien entre (32) et (31) n'est pas capturé, le linking entre sous-cat canonique et arguments sémantiques doit être spécifié.

  1. La branche a finalement cassé